
Fraispertuis-City : Le miracle statistique français
Cinq hectares. C'est la taille de Fraispertuis City, coincé au fond d'une vallée humide des Vosges, sans hôtel, loin des grands axes, à plus de 100 kilomètres de Strasbourg. Sur le papier, ce parc n'aurait jamais dû exister. Pourtant, en 2025, il est devenu le 3e meilleur parc de France selon TripAdvisor, le 18e d'Europe, a battu son record avec plus de 300 000 visiteurs et détient depuis quinze ans un record continental que personne ne lui a repris. Dans le pays qui a enterré Mirapolis, Zygofolis et Big Bang Schtroumpf, comment un étang à truites est-il devenu l'une des plus belles réussites du secteur ?
Une vidéo de la chaîne Parzy — l'envers du décor des parcs d'attractions.
S'abonner à la chaîne parcs1. 1966 : une auberge, un étang à truites et un rêve de western
Nous sommes en 1966 à Jeanménil, dans les Vosges, un village de quelques centaines d'âmes au fond d'une vallée encaissée. C'est là que Michel Fleurent et sa femme Simone, originaire de Blâmont en Meurthe-et-Moselle, décident de s'installer. Leur projet : une auberge où les clients pêchent leurs truites dans un étang avant qu'on leur cuisine le poisson. C'est tout.
Sauf que Michel Fleurent n'est pas un aubergiste comme les autres. C'est un passionné de western. Dans les roches rouges qui bordent la route de son auberge, il ne voit pas des cailloux vosgiens : il voit Monument Valley, le Grand Canyon, l'Arizona. Et une idée complètement disproportionnée prend forme : construire un parc d'attractions dans son jardin, à côté de son étang à truites, en pleine vallée humide.
Il commence par des balançoires et des jeux de quilles, puis veut un petit train western, sans budget pour un manège professionnel. Alors il bricole : il récupère un moteur de 2CV Citroën et fabrique lui-même son premier train. Le truc roule, les gamins adorent.
Ce train a roulé près de quarante ans avant d'être remplacé en 2010 par un modèle de Severn Lamb, fournisseur des trains de Disneyland Paris, baptisé l'Express 1966. Le moteur est parti, l'esprit est resté.
2. Pendant ce temps, la France enterre ses parcs géants
Au même moment, la France construit des parcs dans un tout autre style :
Mirapolis, à Cergy-Pontoise : près de 500 millions de francs, un financement opaque adossé à un milliardaire saoudien lié au scandale de la BCCI, une banque si louche que la CIA l'avait surnommée « la banque des escrocs et des criminels ».
Zygofolis, à Nice : 350 millions de francs, un maire qui finira par fuir en Uruguay et une faillite dès janvier 1988.
Big Bang Schtroumpf, en Lorraine : 720 millions de francs au total avec les infrastructures routières, un mélange d'argent public et de capitaux privés, Bouygues, Paribas et Suez au capital, et personne aux commandes qui sache gérer un parc.
Planète Magique, à Paris, dans le théâtre de la Gaîté-Lyrique : définitivement enterrée en juin 1991, avec près de 400 millions de francs engloutis.
Tous ont un point commun : de l'argent qu'ils n'ont pas, des ambitions qui les dépassent et un compte à rebours qu'ils ne voient pas.
Pendant ce temps, dans sa vallée humide, l'étang à truites continue d'ajouter des trucs. En 1973, Fort Apache, un village western pour enfants, et des balades à poneys. En 1978, la Mine d'Or, leur première attraction sérieuse : des wagonnets dans un décor en béton sculpté. Pas de bureau d'études externe ni de milliardaire saoudien : tout est pensé, dessiné et coulé sur place par la famille. Personne ne les remarque, et c'est ce qui va les sauver.
3. 1988 : naissance de Fraispertuis City et pari du matériel professionnel
En 1988, le basculement : l'Auberge de la Roche des Fées et ses quelques attractions deviennent Fraispertuis City, un vrai parc avec un vrai nom et une vraie identité. La génération suivante entre progressivement dans le moteur : Patrice, Sophie, Annick et Nadia. Michel reste la figure fondatrice. Après sa disparition en 1998, Patrice Fleurent prend clairement la direction, entouré de ses trois sœurs : Sophie à la communication, Annick à la restauration, Nadia aux boutiques et créations.
La famille décide alors d'acheter du vrai matériel de constructeur international, pour 5 hectares et un chiffre d'affaires probablement très modeste. Et les constructeurs acceptent.
En 2005 arrive la Cavalerie, un manège de type Disk'O signé Zamperla : une plateforme circulaire qui tourne sur elle-même en glissant sur un rail incurvé en arc de cercle, mêlant rotation et balancier. C'est le premier Disk'O installé en France, et Zamperla a accepté de produire une thématisation sur mesure pour Fraispertuis, et non un modèle standard avec trois autocollants. Le constructeur italien, qui fournit Cedar Point, Six Flags ou les parcs asiatiques, fait du sur-mesure pour un parc de 5 hectares.
4. Le secret Fleurent : réinvestir plutôt que distribuer
Pourquoi ? Parce que les Fleurent remettent l'argent dans le parc, année après année, décennie après décennie. L'argent sort peu de l'entreprise. L'inverse exact du modèle financiarisé, où dividendes et rentabilité à court terme passent avant le réinvestissement, et du modèle qui a tué Mirapolis et Big Bang Schtroumpf : argent emprunté en masse, investisseurs pressés, pression financière mortelle. Fraispertuis, c'est un actionnariat familial, une gestion prudente et une politique de réinvestissement à long terme.
En 2009, nouvelle zone complète : la Crique des Pirates, avec un Splash Battle baptisé Pirate Attack, signé cette fois Mack Rides. Le constructeur allemand d'Europa-Park, celui des Blue Fire, des Euro-Mir et des montagnes russes aquatiques les plus sophistiquées du monde, vient installer une attraction à Fraispertuis. Budget de la zone : 1,7 million d'euros, avec des décors confiés à l'Atelier Artistique du Béton (France) et UK-Loco (Angleterre). À l'époque, c'est le plus gros investissement de l'histoire du parc.
Disneyland Paris claque ça en fleurs tous les mois, mais ce que Fraispertuis fait avec 1,7 million, beaucoup ne le feraient pas avec 10 : chaque euro est optimisé, chaque attraction placée au millimètre. Un investissement maîtrisé, qu'un banquier pourrait saluer. Ce qui vient ensuite, non.
5. Timber Drop : le pari à 4 millions et le record d'Europe
Le 8 octobre 2010, à l'Euro Attractions Show de Rome, Patrice Fleurent signe avec S&S Worldwide, constructeur américain de l'Utah spécialiste des sensations fortes. Le modèle : un El Loco, coaster compact, nerveux, bourré de figures inhabituelles. Budget : 4 millions d'euros, de très loin le plus gros pari de l'histoire du parc. Si ça rate, le parc ne s'en relève pas.
L'empreinte au sol de Timber Drop ne fait que 54 mètres sur 14, la taille d'un terrain de handball. Sur cette surface, S&S case 400 mètres de parcours, une montée à 30 mètres, une chute à 113°, un virage incliné vers l'extérieur, un heartline roll en descente et une inversion complète. Une chute verticale, c'est 90° : ici, on dépasse la verticale de 23°.
À l'ouverture, le 1er juillet 2011, un représentant du Guinness Book se déplace jusqu'à Jeanménil pour remettre le certificat du record du monde de la chute la plus inclinée sur des montagnes russes. Timber Drop bat les deux seuls autres El Loco existants : Steel Hawg à Indiana Beach (111°) et Mumbo Jumbo à Flamingo Land (112°).
Le record tient quinze jours. Le 16 juillet 2011, Takabisha ouvre à Fuji-Q Highland, au Japon : un coaster Gerstlauer beaucoup plus grand et plus cher, avec une chute à 121°. Mais Timber Drop conserve le record d'Europe, que personne ne lui a repris depuis quinze ans.
6. Golden Driller : 66 mètres pour 1966
En 2017, pour les 50 ans du parc, les Fleurent cassent de nouveau la tirelire avec Golden Driller, une tour de chute libre de type Giant Drop signée Intamin, le constructeur suisse de Kingda Ka, Formula Rossa ou Top Thrill Dragster, des machines qui tutoient les 200 km/h. Hauteur : 66 mètres, pour 1966, année de création du parc.
La particularité : quatre nacelles différentes pour vivre la même chute de 66 mètres à 90 km/h :
Nacelle 1 : position assise classique.
Nacelle 2 : assise, avec bascule vers l'avant au sommet de la tour.
Nacelle 3 : sans plancher, jambes dans le vide, avec bascule vers l'avant.
Nacelle 4 : debout sur une plateforme, maintenu par un harnais aux épaules. Extrêmement rare : le parc a même revendiqué le record mondial de la tour de chute debout la plus haute.
Freinage magnétique, bande-son d'IMAscore (studio allemand de Phantasialand et Europa-Park), budget de 6,5 millions d'euros dont 4 millions pour le système Intamin : c'est le plus gros investissement de l'histoire du parc, devant Timber Drop. Le nom rend hommage au Golden Driller original, une statue de 23 mètres inaugurée à Tulsa, dans l'Oklahoma, en 1966. La tour a ensuite été élue 3e meilleure attraction à sensations fortes d'Europe hors montagnes russes par le magazine allemand Kirmes & Park Revue, en 2023 et 2024.
7. Le paradoxe de la densité : 7 attractions par hectare
Le site fait 11 hectares, dont 6 de parking : il reste 5 hectares de parc pour plus de 35 attractions, soit plus de 7 attractions par hectare. Le Parc Astérix : une quarantaine sur 30 hectares (1,3 par hectare). Europa-Park : une centaine sur 95 hectares. Une densité stratégique : chaque attraction est choisie en partie pour son empreinte au sol. Timber Drop tient sur 54 mètres par 14, Golden Driller sur un diamètre de chargement de 11 mètres pour 66 mètres de haut.
Mais cette densité a une limite : l'eau. Le parc est implanté en zone humide classée. Toute extension doit être compensée par des mesures écologiques lourdes : long, cher et épuisant. Patrice Fleurent l'a dit dans plusieurs interviews : le parc aimerait s'agrandir, mais c'est bloqué. Deuxième verrou : le parking, dont les 6 hectares sont déjà saturés les jours d'affluence. Ajouter une attraction majeure, ce serait risquer l'engorgement total.
Le paradoxe : quand d'autres parcs échouent par excès d'ambition, lui échoue presque par excès de réussite.
8. Records de fréquentation et 60 ans : Fireline Redwood en 2026
Et pourtant, en 2025, le parc accueille plus de 300 000 visiteurs, un record historique, pour 10,3 millions d'euros de chiffre d'affaires, 25 salariés permanents et 480 contrats saisonniers. C'est le premier site touristique payant des Vosges, le 3e meilleur parc français d'après TripAdvisor et le 18e d'Europe.
En 2026, le parc fête ses 60 ans avec deux nouveautés pour un investissement total de 7 millions d'euros :
Fireline Redwood : une montagne russe familiale Vekoma, modèle Family Boomerang de 208 mètres, qui propulse 20 passagers à 61 km/h autour d'une flèche de 28 mètres dissimulée dans un séquoia géant. Hissé à reculons puis lâché, le train passe sous terre et revient en gare en arrière. Thème : les Hotshot Crews, pompiers forestiers d'élite américains. Accessible dès 95 cm accompagné.
Les Ours'hauts : une tour de chute familiale Zierer de 11 mètres avec rotation à 360°.
Fraispertuis passera alors à 40 attractions, sur un parc dont la taille n'a presque pas bougé depuis 20 ans.
Conclusion : la leçon de Fraispertuis
Dans le pays qui a enterré Mirapolis, Zygofolis, Planète Magique, Big Bang Schtroumpf, le Bioscope et Grinyland, il reste un étang à truites vosgien devenu le troisième meilleur parc français. Pas de château, pas de TGV, pas de pass annuel à 400 euros ni de file virtuelle à 15 euros. Juste un aubergiste passionné de western, un moteur de 2CV et aucune limite d'ambition. Trois générations plus tard, Clément Fleurent, 33 ans, fils de Patrice, prépare la relève, dans la même vallée qui refuse de leur donner un mètre carré de plus.
Le vrai secret est peut-être là. Manquer de place oblige à exceller dans l'art de remplir ce qu'on a. Réinvestir plutôt que distribuer oblige à continuer d'exister. Ne jamais emprunter massivement oblige à être patient, et à construire sur 60 ans plutôt que sur 5. Si l'on vous demande un jour à quoi ressemble un parc d'attractions indépendant qui réussit en France, ne montrez pas Astérix, ni le Puy du Fou, ni le Futuroscope : montrez Fraispertuis.
Envie de découvrir comment un étang à truites est devenu l'un des meilleurs parcs de France ? Retrouvez l'enquête complète dans ma vidéo : Fraispertuis-City : Le miracle statistique français
Parzy
Créateur · Parzy
Créateur de cette vidéo. L'envers du décor des parcs d'attractions.
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