Futuroscope : le futur est devenu son pire ennemi

Futuroscope : le futur est devenu son pire ennemi

1987. Au milieu d'un champ de la Vienne, un cristal recouvert de 3 000 plaques-miroirs abrite le plus grand écran d'Europe. C'était le futur. Aujourd'hui, un gamin de 12 ans a un écran plus net dans sa poche. Voilà le piège du Futuroscope, seul parc au monde dont le thème se retourne contre lui : chaque matin, le futur qu'il vend vieillit un peu plus. Rêvé par René Monory, sculpté par Denis Laming, mené au bord du dépôt de bilan par le groupe Amaury, le parc a dû se trahir pour survivre. Résultat : un resort de 2,6 millions de visiteurs et 160 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2025.

PParzy·9 août 2026·10 min de lecture

Une vidéo de la chaîne Parzy — l'envers du décor des parcs d'attractions.

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1. Le Kinémax : quand le futur tenait dans un cristal de miroirs

1987. Dans la Vienne, un cristal de roche géant surgit de terre : le Kinémax, recouvert de 3 000 plaques-miroirs fixées par 5 300 boulons. 4 250 m² de surface réfléchissante qui déforment le ciel comme une peinture cubiste grandeur nature. À l'intérieur, un écran plat de 600 m², le plus grand d'Europe. En mai 1987, les premiers visiteurs y découvrent des images d'une taille et d'une résolution jamais vues. C'était le futur.

Aujourd'hui, un gamin de 12 ans a un écran plus net dans sa poche. C'est tout le problème du Futuroscope, seul parc d'attractions au monde dont le thème se retourne contre lui-même. Les Gaulois d'Astérix ne changent pas, l'histoire de France du Puy du Fou non plus, et l'Europe d'Europa-Park pas assez vite pour poser problème. Mais le futur change chaque matin. Et chaque matin, le Futuroscope se réveille un peu plus vieux, un peu plus rétro.

Comment ce parc de films géants et de bâtiments en verre des années 80 a-t-il survécu au smartphone, à la réalité virtuelle et à YouTube, passant de la quasi-faillite en 2002 à un resort de 2,6 millions de visiteurs et 160 millions d'euros de chiffre d'affaires record en 2025 ?

2. René Monory : faire pousser le futur dans un champ

L'homme qui a rêvé le Futuroscope n'est ni ingénieur, ni artiste, ni milliardaire. René Monory est un élu local : garagiste de formation, ancien ministre de l'Économie sous Giscard d'Estaing, président du Conseil général de la Vienne. Au début des années 80, son département rural se meurt : pas d'industrie forte, pas de tourisme, des jeunes qui partent.

En 1982, les lois de décentralisation de Gaston Defferre font du président du Conseil général l'ordonnateur des dépenses. Là où ses collègues refont routes et collèges, Monory décide de bâtir un parc à thème sur les nouvelles technologies au milieu de rien. Son mot d'ordre : « Faire pousser le futur dans un champ. »

Tout le monde le croit fou, mais il n'improvise pas. Avec son équipe, dont Thierry Breton (futur ministre de l'Économie et commissaire européen, alors chef de projet), il découvre le procédé IMAX à l'Exposition internationale de Tsukuba en 1985 et visite EPCOT en Floride. Objectif : un parc de découverte technologique, du « ludotainment ». Le lancement d'un « Observatoire du futur » est voté le 24 octobre 1983, et la première pierre posée le 11 décembre 1984, avec un parchemin du journaliste scientifique Albert Ducrocq annonçant une civilisation « au substrat immatériel nommé information ». Visionnaire.

3. Denis Laming et ses « archisculptures » néo-futuristes

Nommé architecte en chef en 1984, Denis Laming donne au parc et à sa technopole l'une des identités les plus reconnaissables d'Europe. Son idée : chaque bâtiment doit être une sculpture habitable, pas un hangar avec un film dedans. Métal, verre semi-réfléchissant, alucobond ; sphères, cubes, cristaux, gouttes d'eau. Il parle d'« archisculptures » :

  • Le Pavillon du Futuroscope : un plan incliné surmonté d'une sphère blanche d'environ 17 mètres de diamètre, culminant à 27 mètres, « un lever de soleil sur des horizons toujours changeants ».

  • Le Kinémax : ses plaques-miroirs inclinées à 60 %.

  • L'Omnimax et la Gyrotour : une météorite coiffée d'un cube de verre, et une tour d'observation rotative pensée comme un étendard.

Laming se revendique comme l'un des initiateurs du néo-futurisme : le futur comme objet esthétique, comme émerveillement, comme promesse.

4. De l'âge d'or de 1997 au piège du futur

Le 31 mai 1987, le parc ouvre avec le slogan « Un regard sur le monde qui change ». La courbe est vertigineuse : 450 000 visiteurs en 1988, 900 000 en 1990, le million franchi au début des années 90, puis l'âge d'or de 1997 avec 2,9 millions de visiteurs, un niveau jamais vraiment retrouvé depuis.

Mais Monory a construit un piège. En 1987, les télévisions font en moyenne 40 cm de diagonale et la VHS est floue : le gouffre entre le parc et le salon fait venir les foules. Puis les écrans plats grandissent, la HD, la 4K, les casques VR et YouTube à 360° arrivent. Et un visiteur finit par se dire : « C'est bien, mais j'ai vu aussi beau sur Netflix hier soir. » L'avance technologique fond comme glace au soleil. Vendre le futur, c'est vendre un produit dont la date de péremption est imprimée sur le ticket d'entrée.

Après 1997, la fréquentation glisse : 2,65 millions en 1998, 2,35 millions en 1999. Monory prône un renouvellement permanent des attractions, mais cela coûte très cher. Au tournant des années 2000, quelqu'un décide que le privé fera mieux. Tout déraille.

5. Le fiasco Amaury : « moins d'argent et plus d'idées »

En mars 2000, le département de la Vienne, propriétaire des murs, cède l'exploitation au groupe Amaury (L'Équipe, Le Parisien, le Tour de France), dossier porté par Jean-Pierre Courcol. Deux décisions catastrophiques suivent : rebaptiser le parc « Planète Futuroscope », jetant une marque de plus de 25 millions de visiteurs cumulés, et ne pas renouveler assez les attractions. Une enquête montre que la satisfaction reste haute, mais le motif de retour s'effondre : pourquoi revenir si rien n'a changé ?

Les pertes atteignent 7,6 millions d'euros en 2001. En avril 2002, environ 200 emplois sont externalisés, et une note interne reprise par l'AFP et Le Monde parle d'« échec majeur ». Selon Stratégies, le groupe accumule en deux ans 30 millions d'euros de moins-value sur l'actif et 25 millions de pertes d'exploitation. Amaury jette l'éponge et le dépôt de bilan est évité de justesse à l'été 2002. À 79 ans, Monory reprend les rênes, amer :

« Je pensais que le privé serait meilleur. Ils ne savaient pas faire. […] Ils auraient dû mettre moins d'argent et plus d'idées. »

La leçon de Mirapolis, de Zygofolis, du Bioscope, que le Futuroscope réapprend dans la douleur.

6. Du parc de spectateurs au parc de sensations

En novembre 2002, une société d'économie mixte (60 % pour la Vienne, 20 % pour la région Poitou-Charentes) ramène le parc dans le giron public. Dominique Hummel prend la présidence, épaulé par Emmanuel de Villiers, frère de Philippe de Villiers, qui dirige le Grand Parc du Puy du Fou depuis douze ans. En 2003, la fréquentation touche son plus bas historique.

La solution ne sera pas de refaire le Futuroscope d'avant. Le parc de Monory était un parc de spectateurs : l'émotion venait des yeux. Celui d'aujourd'hui est un parc de sensations : on est secoué, propulsé, trempé. Une mue de quinze ans, pari après pari :

  • 2003 : renouvellement d'attractions et Cité du Numérique, interactive. Environ 1,35 million de visiteurs en 2004, 1 435 000 en 2005.

  • 2006-2007 : la Caisse des dépôts et Unibail entrent au capital. Pour les 20 ans du parc, 400 000 visiteurs reconquis en trois ans et un chiffre d'affaires d'environ 70 millions d'euros.

  • 2011 : la Compagnie des Alpes, qui a fait du Parc Astérix une machine de guerre, prend le contrôle opérationnel avec près de 45 % du capital. Elle deviendra majoritaire en 2020 avec le plan Vision 2025.

7. Objectif Mars, Chasseurs de Tornades, Mission Bermudes : la renaissance

La CDA le comprend : il ne suffit plus de projeter des images, il faut faire ressentir.

  • La Machine à voyager dans le temps (2014) : les Lapins Crétins d'Ubisoft, licence improbable dans un parc de technologies, drôle, physique et familiale.

  • L'Extraordinaire Voyage (2017) : un flying theater inspiré de Soarin', plateforme suspendue devant un écran incurvé de 600 m² avec vent, brume et odeurs. Meilleure attraction européenne aux Parksmania Awards 2017. On ne regarde plus : on vole.

  • Objectif Mars (2020) : premier roller coaster du parc, spinning coaster Intamin d'environ 20 millions d'euros. Préshow développé avec le CNES et l'Inserm, effets de feu et d'arcs électriques, lancement par roues à friction jusqu'à 55 km/h. Comme si le Louvre installait un toboggan dans la Grande Galerie, et c'est brillant.

  • Chasseurs de Tornades (2022) : plateau rotatif face au plus grand écran LED circulaire d'Europe pour ce type d'attraction, plus de 20 millions d'euros, et un Thea Award, le troisième du parc après Arthur, l'aventure 4D et les Lapins Crétins.

  • Mission Bermudes (2025) : le plus gros investissement de l'histoire du parc pour une seule attraction. Signé Mack Rides, son système Rocking Boat, première mondiale, guide des bateaux de 10 passagers sur des rails immergés qui accélèrent, reculent et tanguent. Près de 500 mètres de parcours, 7 000 m² de décors, une chute de 16 mètres à plus de 60 km/h et jusqu'à 8 000 litres d'eau par seconde selon le parc.

Les puristes crient à la trahison. Ce n'en est pas une : c'est de la survie.

8. Vision 2025, Vision 2030 et le paradoxe rétro-futuriste

Le plan Vision 2025, c'est 300 millions d'euros investis entre 2020 et 2025 (200 sur le parc, 100 sur l'hôtellerie), 60 % de l'offre renouvelée selon le parc et 55 % de visiteurs restant deux jours ou plus. Le chiffre d'affaires passe d'environ 90 millions d'euros en 2019 à 160 millions (+78 %), le resort Futuroscope Xperiences (parc, Aquascope, hôtels) atteint 2,6 millions de visiteurs (+45 %) et les nuitées passent de 800 000 à 1,2 million. Du jamais-vu depuis la fin des années 90, même si le périmètre a changé. Vision 2030 suit, avec une enveloppe du même ordre selon la presse spécialisée : un coaster Vekoma qui serait prévu pour 2028, un Omnimax rénové dès 2026 (laser 6K, écran hémisphérique de 900 m²) et un nouvel hôtel. S'il arrête de pédaler, le parc tombe.

Reste un paradoxe : les bâtiments de Laming, presque quarantenaires et plus beaux que jamais, sont passés de néo-futuristes à rétro-futuristes. Et les nouvelles attractions n'ont plus besoin de ces coques : elles pourraient être dans n'importe quel parc du monde. Le Futuroscope est-il encore le parc du futur ? La réponse n'est pas simple.

Décédé le 11 avril 2009, Monory n'a pas vu cette renaissance. Mais il a laissé ce que Mirapolis ou le Bioscope n'ont jamais eu : un écosystème. Une technopole de 200 hectares, environ 250 établissements, plus de 7 000 salariés, 500 chercheurs, un lycée pilote, une gare dédiée. Quand le parc a failli mourir en 2002, tout un territoire avait intérêt à le sauver. Monory n'a pas construit un parc, il a construit un territoire. Pas le meilleur parc d'Europe, peut-être le plus courageux : celui qui ne s'arrête jamais de changer.

Envie de découvrir comment le Futuroscope a survécu à son propre thème ? Retrouvez l'enquête complète dans ma vidéo : Futuroscope : le futur est devenu son pire ennemi

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