Ils ont construit des coasters là où c'était impossible

Ils ont construit des coasters là où c'était impossible

Il y a des ingénieurs dont le métier consiste à poser des rails en acier, à y accrocher un train de 8 tonnes et à le balancer à 130 km/h dans des courbes calculées au dixième de degré près. C'est un travail sérieux, méthodique. Et puis, un jour, un gars du marketing arrive avec une idée totalement absurde : "Et si on mettait le coaster sur un bateau ?". Aujourd'hui, on ne va pas vous faire un énième top des manèges les plus hauts. On va parler des machines qui n'auraient jamais dû exister : posées sur des paquebots, au sommet de gratte-ciels, ou carrément dans des puits de mine. Plongée dans le génie (parfois déraisonnable) de l'industrie des parcs.

PParzy·17 mai 2026·9 min de lecture

Une vidéo de la chaîne Parzy — l'envers du décor des parcs d'attractions.

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1. Bolt : le premier roller coaster en mer de l'histoire

Juillet 2021. Le Carnival Mardi Gras largue les amarres pour son voyage inaugural : plus de 5 000 passagers, 180 000 tonnes, 344 mètres de long. Sur le pont 19, à 57 mètres au-dessus de la mer, une anomalie : 220 mètres de rail en acier et des véhicules rouges et bleus qui ressemblent à des motos de course.

C'est Bolt, le premier roller coaster en mer de l'histoire, signé Maurer Rides, entreprise familiale allemande basée à Kirchheim, près de Munich (le groupe Maurer existe depuis 1876).

Sur le papier, c'est un cauchemar. Un coaster classique repose sur un référentiel fixe : une chaîne vous monte, la gravité fait le travail, et la vitesse en sortie de chaque élément est prévisible au millimètre. Sur un navire qui roule et qui tangue, le point zéro oscille en permanence. Le train peut rester bloqué dans un creux parce que le bateau a penché au mauvais moment : c'est le valleying. Rare et gérable dans un parc, c'est un scénario qu'aucun ingénieur ne veut affronter à 57 mètres au-dessus des vagues. Et l'air marin, c'est de l'acide lent : il attaque l'acier, les joints, les connectiques, les roulements.

2. La technologie Spike : un moteur qui ne lâche jamais le rail

La réponse de Maurer s'appelle Spike. Pas de chaîne de levage, pas de dépendance à la gravité, pas de roue libre :

  • Une crémaillère : des dents tout le long du monorail, et des pignons entraînés par un moteur électrique embarqué de 100 chevaux.

  • 1 050 Nm de couple : celui d'une berline sportive, dans un véhicule qui pèse une fraction de son poids.

  • Une traction permanente à 100 % : un rail conducteur alimente le moteur en continu, en montée, en descente comme en virage.

Le navire peut pencher autant qu'il veut, le moteur pousse toujours le véhicule : ni valleying, ni rollback. Au point que, n'en déplaise aux puristes, Bolt n'est pas vraiment un coaster. Il est plus proche d'une voiture de sport sur rail que d'un grand huit.

C'est aussi ce qui permet au passager de piloter : accélérateur et bouton boost sur le guidon, dans une plage de vitesse sécurisée calculée par le processeur de bord pour chaque section. Bilan : 60 km/h, 1,2 g, deux tours de circuit, environ une minute, pour 15 dollars par personne.

3. Le Space Cruiser : un parc flottant englouti par une faillite

Au même moment, un projet bien plus ambitieux mourait dans un chantier naval allemand : le Space Cruiser, commandé par Dream Cruises pour le Global Dream, paquebot géant de 208 000 tonnes. Technologie Spike, circuit de 303 mètres (près de 40 % plus long que Bolt), trois véhicules simultanés. Ce devait être le plus long coaster en mer du monde et la pièce maîtresse de Dream Park at the Pier, présenté comme le premier parc à thème en mer.

Le coaster avait été pré-assemblé à terre, ses 93 points d'ancrage mesurés au millimètre. Puis, en janvier 2022, le chantier MV Werften fait faillite, entraînant sa maison mère Genting Hong Kong. Le navire, achevé à 75 %, reste à quai : 1,8 milliard d'euros stoppés net. Disney rachète la carcasse pour 40 millions d'euros, la rebaptise Disney Adventure, fait compléter la structure, redessine l'intérieur et la lance depuis Singapour en mars 2026.

4. Las Vegas : High Roller et Big Apple Coaster, le mirage des records

29 avril 1996, au sommet de la Stratosphere Tower. Le communiqué annonce un coaster à 1 070 pieds au-dessus du Strip, soit 330 mètres (le ride opérait en réalité vers 277 mètres). Le High Roller devient le coaster le plus haut du monde par rapport au terrain environnant. Personne ne précise l'autre chiffre : 6 mètres de dénivelé. Un rail qui ondule vaguement autour du sommet, lent et plat, pour le prix d'un repas.

Il ferme le 30 décembre 2005 : plus d'un demi-million de dollars de rénovation pour le ride le moins populaire de la tour. L'altitude ne fait pas les sensations, le dénivelé si. Or au sommet d'une tour, un vrai coaster aurait exigé un renforcement structurel que personne ne voulait payer. Spectaculaire sur une carte postale, décevant sur le rail.

À l'autre bout du Strip, le Manhattan Express (aujourd'hui Big Apple Coaster) s'enroule depuis 1997 autour du casino New York-New York. Signé par le Japonais TOGO : 62 mètres, 108 km/h, premier heartline twist and dive au monde, trains en forme de taxis et file d'attente façon métro. Le décor est irréprochable, mais la réputation de brutalité est tenace. Les trains sont remplacés deux fois par Premier Rides (2006, puis 2021 avec des trains de type Sky Rocket II), et un casque VR tenté en 2018 a été abandonné. Quand il faut un casque pour rendre un coaster supportable, le problème est de fond.

5. Thunder Dolphin : le coaster qui traverse un immeuble à Tokyo

En plein centre de Tokyo, à Bunkyō, à côté du Tokyo Dome, Intamin construit en 2003 Thunder Dolphin, un hypercoaster à l'intégration urbaine probablement unique au monde. Il traverse un trou découpé dans un centre commercial et passe au centre de la Big O, première grande roue sans axe central (avec du karaoké dans chaque nacelle). 80 mètres de haut, 66 mètres de chute, 130 km/h, plus d'un kilomètre de voie, dans une métropole de 14 millions d'habitants.

Il slalome entre les immeubles et file au-dessus des toits : une demi-seconde entre le moment où vous voyez le mur et celui où vous êtes de l'autre côté. Intamin a utilisé la ville comme décor, et les near-misses créent une vitesse ressentie qu'aucun coaster deux fois plus rapide ne reproduirait en plein champ. La vitesse, c'est la distance entre vous et l'obstacle le plus proche. On ne combat pas l'environnement : on le transforme en attraction.

6. Storm Coaster et Kataplum : quand le coaster devient le lieu

Dubaï, 2022. Au flanc du Dubai Hills Mall, un bâtiment à la forme improbable, dessiné autour d'un rail : Storm Coaster, un Intamin de 670 mètres. Son lancement vertical LSM de 50 mètres en fait le premier coaster indoor à lancement vertical au monde, suivi d'un circuit d'inversions à 77 km/h. Toutes les formes de la structure ont été dictées par le tracé : l'inverse exact du High Roller. Le coaster n'est plus installé dans un lieu, il est le lieu.

À Mexico, Kataplum va plus loin : un parc complet sur le toit du centre commercial Las Antenas, avec pour attraction phare Insomnio, un Suspended Family Coaster de Vekoma. Le parc se revendique premier au monde sur le toit d'un centre commercial. Dans une ville de 22 millions d'habitants sans terrain libre, le coaster se justifie aussi par les clients qu'il attire dans le centre commercial en dessous. Il devient un outil de marketing immobilier, et Dubaï, Kuala Lumpur ou Mexico deviennent les laboratoires les plus innovants du secteur.

7. Olympia Looping et Tower of Terror : les inclassables

Olympia Looping, signé Schwarzkopf en 1989 : 900 tonnes, cinq loopings évoquant les anneaux olympiques, 1 250 mètres de voie, jusqu'à 5,2 g grâce à des boucles plus proches du cercle pur que de la clothoïde classique. Budget : 13 millions de Deutsche Marks. Et il est forain : 50 wagons de fret, une semaine et 10 techniciens pour le monter. Il fait l'Oktoberfest depuis 35 ans, le Winter Wonderland de Londres depuis 2016 (sous le nom de Munich Looping) et passe régulièrement par Vienne. Propriété de la famille Barth, forains depuis six générations, il reste le seul coaster forain classé aux Golden Ticket Awards (top 7 en 2005).

Tower of Terror, Johannesburg, 2001. Le parc Gold Reef City est bâti sur une ancienne mine d'or, et le train, hissé par un ascenseur, chute verticalement jusqu'à 15 mètres sous terre, dans le noir. À l'origine, 6,3 g dans le tunnel, alors le record documenté ; réduits à environ 4 g après une refonte en 2006-2007. Des passagers rapportent encore des voiles gris, à la limite de la perte de connaissance.

8. Gravity Max : le tilt coaster oublié pendant plus de 20 ans

Gravity Max, construit par Vekoma en 2002 pour Lihpao Land à Taïwan, est le premier tilt coaster au monde. En haut du lift, la section de rail n'est pas connectée au reste du parcours : elle bascule lentement à 90°, le nez du train pointé vers le sol, retenu par une griffe. Des capteurs vérifient l'alignement, puis le train est libéré : 3,5 g, un tunnel noir, un looping vertical de 27 mètres, 2 minutes 26 de ride.

Pendant plus de 20 ans, il est resté le seul tilt coaster à 90° de sa catégorie. Les copies chinoises de Jinma Rides à partir de 2016, des broken rail coasters qui basculent moins loin, n'ont pas relancé le concept, et Vekoma n'a pas trouvé un seul autre client. Il a fallu attendre 2025 et Siren's Curse, à Cedar Point (Ohio) : 49 mètres, 93 km/h, deux barrel rolls à zéro g, 13 moments d'airtime, audio embarqué et LED. Les premiers retours sont enthousiastes. Le concept avait toujours marché, mais pendant 22 ans il ne cochait plus la case World First.

Conclusion : l'obsession du « World First »

Le motif est toujours le même. Une idée folle, des ingénieurs qui passent des années à la rendre possible, un communiqué World First, des articles, des applaudissements. Et puis plus rien. Le but n'était pas de résoudre le problème, mais d'obtenir le titre, le Guinness, l'article de presse. Les ingénieurs de Maurer, d'Intamin, de Vekoma et de Schwarzkopf ont repoussé les limites du possible, mais leur industrie ne récompense que la nouveauté, jamais la persévérance.

Pour moi, le coaster le plus fou de cette liste n'est donc ni Bolt, ni Thunder Dolphin, ni Gravity Max. C'est Olympia Looping : démonté et remonté des centaines de fois en 35 ans, exposé au vent, à la pluie, au froid bavarois et à la bière renversée de l'Oktoberfest, et toujours meilleur que la moitié des installations fixes du continent. Le vrai exploit n'est pas de construire l'impossible. C'est de le faire durer.

Envie de voir ces coasters impossibles en action, du paquebot au puits de mine ? Retrouvez l'enquête complète dans ma vidéo : Ils ont construit des coasters là où c'était impossible

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Créateur de cette vidéo. L'envers du décor des parcs d'attractions.

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