
LE PAL : Le parc qui n’aurait jamais dû exister
700 000 visiteurs par an, dans un coin de l'Allier où le village voisin compte moins de 3 000 habitants. Aucune autoroute avant 2022, après près de 50 ans d'existence. Et pourtant, Le Pal est régulièrement classé 5e parc d'attractions de France, devant des dizaines de concurrents mieux placés et mieux financés qui ont tous fermé. De la chance ? Non. Derrière ce parc qui n'aurait jamais dû exister, il y a un patron d'usine d'aliments pour bétail, un cadre de Danone qui a tout plaqué, et un mélange que presque personne n'avait osé en France : des animaux, des manèges et des nuits face à la savane.
Une vidéo de la chaîne Parzy — l'envers du décor des parcs d'attractions.
S'abonner à la chaîne parcs1. Le parc le plus mal placé de France
Les quatre plus gros parcs d'attractions de France (Disneyland près de Paris, le Parc Astérix juste à côté, le Puy du Fou à l'ouest, le Futuroscope à Poitiers) sont des mastodontes posés sur des bassins de population gigantesques ou le long d'autoroutes vieilles de 40 ans.
Et puis il y a Le Pal, un point au milieu de la carte, dans le département de l'Allier. Le village d'à côté comptait un peu moins de 3 000 habitants au dernier recensement, un chiffre qui baisse quasiment sans interruption depuis son pic du milieu des années 70. Une France qui se vide. Et au milieu, un parc qui fait 700 000 entrées par an et qui est régulièrement classé 5e parc d'attractions du pays, devant des dizaines de concurrents mieux placés et mieux financés qui ont tous fermé.
Aujourd'hui, Le Pal est indiqué en toutes lettres sur l'A79, une autoroute flambant neuve ouverte en novembre 2022. Sauf que le parc existe depuis 1973. Pendant presque 50 ans, il a fonctionné sans la moindre autoroute.
2. L'adversaire : la géographie elle-même
L'Allier, c'est le vrai centre de la France, celui qu'on traverse sans jamais s'y arrêter. Aucune grande métropole à proximité : Clermont-Ferrand est à 1h30, Lyon à 2 heures, Paris à plus de 3 heures de route. La ville la plus proche, Moulins, est à 25 kilomètres. Et le parc n'ouvre qu'environ six mois par an, d'avril à fin septembre.
En 1973, un parc dans ce département, ouvert la moitié de l'année, sans autoroute ni grande ville ? N'importe quel banquier aurait dit non.
Or, les parcs qui ont coulé en France avaient l'inverse. Mirapolis avait les soutiens publics, une position en région parisienne et une inauguration avec le Premier ministre. Résultat : quatre ans de survie. Le Pal avait tout contre lui. Résultat : un demi-siècle, et toujours là. Première leçon : une mauvaise position géographique n'a jamais tué un parc. Ce qui tue un parc, c'est autre chose.
En France, faire vivre un parc d'attractions est censé être impossible, comme l'ont montré Mirapolis ou le Bioscope. Le Pal fait partie de ceux qui ont cassé la règle. Démontons sa méthode, pièce par pièce.
3. Pièce à conviction n°1 : André Charbonnier, puis Arnaud Bennet
André Charbonnier n'était pas un homme de parcs. Ni promoteur, ni élu, ni financier : il dirigeait une usine d'aliments pour bétail à Moulins. Une vie tranquille de chef d'entreprise de province, jusqu'à un grave accident de voiture en 1968 et une longue convalescence.
Il prend alors une décision radicale : il vend son usine et, avec cet argent, sur les terres agricoles de ses parents, au lieu-dit Le Pal, réalise un vieux rêve en créant un parc animalier. Nous sommes en 1973. Premier détail capital : l'argent du Pal, à l'origine, c'est la vente de cette usine, pas un grand montage de financements publics comme on en verra exploser dans les années 80. Et quand c'est son propre argent, on ne construit pas un monument pour faire plaisir à un maire : on construit un truc qui doit tourner.
Au début, Le Pal n'est qu'un zoo : quelques animaux, un petit train, une aire de jeux. Les vraies attractions arrivent en 1981, avec un petit coaster pour enfants d'un constructeur français. Mais 1981 est aussi l'année où André Charbonnier meurt, à 52 ans. Pendant huit ans, le parc tourne au ralenti, dans une sorte d'intérim qui ne mène nulle part. Personne dans la famille n'arrive à reprendre le flambeau.
C'est alors qu'entre en scène le personnage central de l'histoire : le gendre de Charbonnier, Arnaud Bennet. Un homme qui rêvait d'être architecte et a fini par faire une école de commerce. Depuis 1982, il fait carrière chez Danone : chef de vente, chef de produit, chef de groupe. Une carrière toute tracée, zéro risque. À la fin des années 80, il plaque tout pour reprendre un zoo à moitié endormi au milieu de l'Allier.
Folie sur le moment, génie trente ans après. Bennet ne vient pas du monde des parcs, donc n'a pas de fantasme du « plus grand machin du monde ». Il vient du marketing produit, et il sait une chose que les fondateurs de Mirapolis n'ont jamais comprise : un parc n'est pas un spectacle qu'on offre, c'est un produit qu'on vend à un client qui doit avoir envie de revenir. Le Pal a survécu grâce au profil de son fondateur et de son repreneur : des gens du concret, pas du prestige.
4. Pièce à conviction n°2 : zoo et attractions sur le même billet
Le cœur du réacteur, c'est un mélange que quasiment personne n'avait osé en France : un parc d'attractions et un parc zoologique, au même endroit, sur le même billet. Charbonnier l'avait commencé, Bennet en a fait une arme.
Les deux activités se réparent l'une l'autre. Un parc d'attractions seul dans l'Allier, c'est mort : personne ne fera des kilomètres pour des manèges qu'il a déjà plus près de chez lui. Mais des rhinocéros, des tigres, des éléphants, ça, vous ne l'avez pas à côté. Les animaux attirent de loin, et les attractions transforment une visite éducative d'une demi-journée en une journée entière. Le zoo fait venir, les manèges font rester. Aujourd'hui encore, Le Pal est l'un des très rares parcs du pays à combiner vraiment les deux.
Côté attractions, la stratégie se lit comme un livre ouvert. Les premières années, le parc s'équipe auprès des ateliers français Soquet et Reverchon : des machines familiales, fiables, pas chères. On construit la clientèle d'abord. Puis, à mesure que la fréquentation grimpe, le parc monte en gamme :
2011, le Twist : un spinning coaster du grand constructeur allemand Mack Rides, qui équipe les plus gros parcs d'Europe.
2018, le Yukon Quad : un Family Launch Coaster signé Intamin, constructeur suisse du top mondial. 1 kilomètre de parcours, 12 mètres de haut, environ 90 km/h. Pas de chaîne : des roues de friction motorisées propulsent le train, puis le relancent en milieu de parcours. Coût : 10 millions d'euros, à l'époque le plus gros investissement attraction de l'histoire du parc.
Détail savoureux : la zone du Yukon Quad a été cofinancée en partie par un fonds européen, le FEDER, à hauteur d'environ 1,5 million d'euros. Cela ne contredit rien, au contraire. La différence avec Mirapolis et les autres, ce n'est pas « zéro aide publique » : c'est aller chercher une aide ciblée pour une attraction qui va rapporter, dans une entreprise déjà rentable. Les autres bâtissaient des cathédrales d'argent public sans business derrière ; Le Pal sécurise un coup gagnant et met son propre argent dans la balance.
5. Pièce à conviction n°3 : dormir face aux animaux
Il restait un mur. Loin de tout, les visiteurs ne peuvent pas venir, repartir et revenir le lendemain : soit ils font tout en une journée, soit ils dorment sur place. Or, dans un rayon de 25 kilomètres, les quelques hôtels affichent déjà complet l'été. Il n'y a tout simplement pas assez de lits. Là où d'autres auraient vu une fatalité, Bennet a vu un produit à vendre.
2013, les Lodges du Pal : 24 cabanes en bois sur pilotis, façon campement de safari, avec vue directe sur la savane (zèbres, gnous, antilopes). Taux d'occupation : 100 %.
2015, les lodges lacustres : ajoutés autour d'un lac peuplé d'hippopotames et de pélicans. On arrive à 31 lodges, 16 000 nuitées par saison, et une demande deux à trois fois supérieure à l'offre.
2021, le Savana Reserve : un hôtel d'environ 300 lits inspiré des grands lodges du parc Kruger, en Afrique du Sud. Toutes les chambres regardent une nouvelle savane où cohabitent girafes et rhinocéros, une cohabitation rare en France. Investissement : entre 15 et 17 millions d'euros selon les sources, le plus gros chantier de l'histoire du parc.
Le parc le plus mal placé de France a donc un problème de luxe : il refuse du monde faute de chambres. Arnaud Bennet l'a résumé en substance : contrairement à une attraction, un hôtel crée tout de suite son propre chiffre d'affaires. Une attraction, on l'achète en espérant qu'elle fasse venir du monde ; une chambre, dès qu'elle ouvre, se loue.
Aujourd'hui, les deux hébergements réunis représentent 34 200 nuitées par saison sur les dernières années, avec 100 % d'occupation tous les week-ends et toutes les vacances scolaires. Une clientèle venue de toute la France, et même de Suisse, pour dormir avec des girafes au milieu du Bourbonnais. Et vous, iriez-vous passer une nuit avec vue sur des rhinocéros en plein cœur de la France ?
6. Un triptyque qui fait exploser les chiffres
Voilà le triptyque : les attractions attirent les familles, les animaux justifient le voyage, l'hébergement transforme le voyage en séjour et verrouille une clientèle lointaine que la géographie rendait impossible à atteindre. C'est le miroir inversé des parcs morts : Mirapolis a coulé du béton et des statues géantes, Le Pal a bâti un modèle économique. L'un a construit un décor, l'autre une mécanique.
Les chiffres donnent le vertige. En 1998, le parc faisait 280 000 entrées ; aujourd'hui, on parle de 700 000 à 750 000 visiteurs selon les années, avec des records de fréquentation tombés plusieurs fois ces dernières saisons. Le chiffre d'affaires est passé d'une quinzaine de millions d'euros à plus de 34 millions, et le parc réinvestit chaque année une part importante de ses gains (souvent 20 à 30 % ces dernières années) dans de nouvelles attractions et aménagements.
7. La troisième génération, formée chez ceux qui rachètent les parcs
Le 1er janvier 2026, après 35 ans aux commandes, Arnaud Bennet a passé la main à son fils, Charles Bennet, 36 ans, troisième génération de la famille à tenir le parc. Un détail rend pourtant cette transmission bien plus intéressante.
Avant de revenir au Pal, Charles Bennet a été directeur des opérations chez Looping Group, l'un de ces groupes qui rachètent des parcs de loisirs un peu partout en Europe (une vingtaine de sites à son actif), qui avale méthodiquement les parcs familiaux indépendants. L'héritier du parc le plus farouchement indépendant de France a donc appris le métier chez ceux qui rachètent des parcs comme le sien, avant de revenir défendre l'indépendance familiale.
Or, dans le secteur, le vent souffle dans un seul sens : la consolidation. Les groupes financiers rachètent, fusionnent, optimisent. Le parc a déjà annoncé une grande nouveauté pour 2028, dont l'ampleur exacte n'est pas encore publique. La vraie question n'est pas de savoir si Le Pal va grandir, mais combien de temps une famille pourra tenir tête à un marché qui ne rêve que de la racheter.
Conclusion : une méthode, pas un emplacement
Comment ce parc, né dans le pire endroit possible, a-t-il devancé des dizaines de concurrents mieux placés et mieux financés ? La réponse est presque dérangeante de simplicité : Le Pal n'a pas réussi grâce à un emplacement, mais grâce à une méthode. Des dirigeants concrets, un modèle hybride où chaque activité soutient les autres, et un hébergement qui transforme un handicap géographique en source de revenus.
C'est la preuve par l'absurde. Si un zoo perdu dans l'Allier, sans autoroute pendant 50 ans, peut devenir top 5 français, alors Mirapolis, Zygofolis, le Bioscope et les autres ne sont pas morts de malchance ni de leur emplacement, mais d'un manque de méthode. Le Pal est le témoin qui les accuse tous.
Nous, passionnés, jugeons souvent un parc à son plus gros coaster et à ses records. Le Pal rappelle une vérité moins sexy : le meilleur tour de force d'un parc n'est pas toujours une attraction. Parfois, c'est une cabane en bois avec vue sur un hippopotame.
Reste une inconnue. L'autoroute est enfin arrivée, les visiteurs affluent, la machine tourne à plein régime, et c'est peut-être là le vrai danger : un parc qui réussit aussi bien devient une cible. Dans 20 ans, Le Pal sera-t-il encore une affaire de famille indépendante, plantée fièrement au milieu de l'Allier, ou aura-t-il fini dans le portefeuille d'un grand groupe ?
Envie de découvrir comment un zoo perdu dans l'Allier a défié toutes les règles ? Retrouvez l'enquête complète dans ma vidéo : LE PAL : Le parc qui n’aurait jamais dû exister
Parzy
Créateur · Parzy
Créateur de cette vidéo. L'envers du décor des parcs d'attractions.
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