
Le plus beau parc Disney du monde n'appartient pas à Disney
335 milliards de yens. À son ouverture, Tokyo DisneySea est le parc à thème le plus cher jamais construit… et Disney n'a pas payé un yen du chantier. Ni dette, ni risque : les Imagineers ont dessiné le rêve, mais l'addition a été réglée par une entreprise japonaise dont vous n'avez sans doute jamais entendu parler, l'Oriental Land Company. Voici comment une ancienne société de remblai de la baie de Tokyo a construit le plus beau parc du monde à la place de Disney, pourquoi Disney a passé quarante ans à essayer de corriger ce deal, et comment la même histoire est en train de se répéter.
Une vidéo de la chaîne Parzy — l'envers du décor des parcs d'attractions.
S'abonner à la chaîne parcs1. Oriental Land Company : la boîte qui draguait la baie de Tokyo
Au départ, cette histoire ne parle même pas de Mickey. À Urayasu, juste à côté de Tokyo, deux hommes montent une société : le président de la compagnie ferroviaire Keisei et le patron du géant de l'immobilier Mitsui Fudosan. Dans leur prospectus de fondation, ils écrivent noir sur blanc vouloir gagner du terrain sur la mer, au large d'Urayasu, pour y développer des zones commerciales, résidentielles et un grand complexe de loisirs.
Retenez ce nom : Oriental Land Company, ou OLC. Le vrai héros de cette histoire.
Pendant plus de dix ans, OLC fait surtout de la boue et du remblai. Elle rachète les droits de deux coopératives de pêcheurs (une négociation annoncée longue de plusieurs années, bouclée en six mois), puis drague et assèche section par section. Le dernier morceau, sur lequel est posé aujourd'hui tout le resort, émerge de l'eau en 1970 : des centaines d'hectares plats, à une dizaine de kilomètres du centre de Tokyo.
2. 1979 : le deal qui a fait de Tokyo Disneyland un parc sans risque pour Disney
L'idée du complexe de loisirs refait surface, et OLC appelle la Californie. La réponse de Disney est fascinante : Disney n'y croit pas. À la fin des années 70, la direction est tétanisée par le risque international et s'apprête à engloutir des sommes colossales dans EPCOT, en Floride. Un parc Disney hors des États-Unis, cela n'a jamais été tenté.
OLC fait alors une proposition inédite :
OLC porte le risque : le terrain est à elle, elle finance la construction et s'occupe de l'exploitation.
Disney prête sa marque : ses personnages et le savoir-faire de ses Imagineers, en échange de royalties sur tout ce qui est encaissé.
Disney signe en 1979, et le 15 avril 1983, Tokyo Disneyland ouvre. C'est le tout premier parc Disney hors des États-Unis. Facture pour OLC : près de 180 milliards de yens, autour de 800 millions de dollars de l'époque.
C'est un carton immédiat et historique : les Japonais en font un phénomène culturel et y reviennent plusieurs fois par an. Or les chiffres qui circulent sur les royalties tournent autour de 10 % sur la billetterie et 5 % sur la nourriture et les boutiques, soit grosso modo 7 % du chiffre d'affaires qui repart en Californie. Tout le reste reste au Japon, chez OLC.
3. Michael Eisner et la « correction » parisienne
En septembre 1984, Michael Eisner prend la tête de Disney. Il transforme Disney en machine de guerre financière, et quand il regarde Tokyo, il ne voit pas un succès mais une frustration : l'un des parcs Disney les plus performants du monde tourne à plein régime, et l'argent reste au Japon. Tokyo devient l'exemple du deal qu'on ne veut plus jamais refaire. La prochaine fois, Disney prendra le risque, mais aussi le jackpot.
La prochaine fois s'appelle Marne-la-Vallée, où Disney fait l'inverse de Tokyo : il prend 49 % du capital, l'État français exigeant qu'au moins 51 % de la société reste européenne. Grâce à un montage juridique malin, Disney garde pourtant la main sur la gestion et empile les revenus : royalties, frais de management et part des bénéfices.
Mais Paris ouvre en 1992, la conjoncture s'effondre et la structure se retourne contre son inventeur. Deux ans plus tard, le parc est au bord de la cessation de paiement, pendant que la maison mère continue de facturer, puisque les royalties se calculent sur le chiffre d'affaires et non sur les bénéfices. Il faudra un prince saoudien, trois restructurations et 25 ans pour éponger, quand Tokyo n'a jamais connu de crise comparable.
4. Port Disney à Long Beach : le parc qui n'a jamais existé
À la fin des années 80, les Imagineers planchent sur un parc entièrement dédié à la mer, à l'exploration et aux légendes maritimes : DisneySea, au sein d'un complexe nommé Port Disney, à Long Beach, en Californie. Le projet meurt fin 1991, avant même l'ouverture d'Euro Disney, tué par un mur réglementaire, local et logistique : l'opposition des riverains et du port, et des remblais colossaux sur le littoral devenus impossibles à faire accepter.
Dès 1992, le cauchemar financier d'Euro Disney refroidit Disney pour des années sur les mégaprojets ; il pèsera plus tard dans l'abandon d'un autre projet colossal, WestCOT.
5. OLC dit oui (et parfois non) : la naissance de Tokyo DisneySea
Chez Imagineering, les concepts ne meurent jamais vraiment : ils dorment dans des cartons. Au milieu des années 90, quelqu'un vient toquer à la porte avec un chéquier : OLC, évidemment. La société veut un deuxième parc depuis longtemps. Elle y réfléchit depuis le début des années 80, l'annonce dès 1988, jette un premier projet de parc sur le cinéma en 1991, et c'est en 1992 que le concept prend sa forme définitive : les sept mers. Une partie de l'héritage de Long Beach refait surface (l'île mystérieuse, des éléments méditerranéens). Le deal reste celui de 1979 : OLC possède et exploite, Disney conçoit et touche ses royalties.
Chose rarissime, les Imagineers se retrouvent face à un client qui dit oui. Pas « oui mais coupez 30 % du budget » : juste oui, faites-le bien.
OLC ne disait pas amen à tout pour autant. Pour le symbole du parc, Disney proposait un phare, repère rassurant du marin côté américain. Mais au Japon, un phare évoque surtout la mélancolie et la solitude. OLC a dit non, et de ce bras de fer culturel est née l'AquaSphere, le globe d'eau de l'entrée.
OLC n'est pas non plus un puits sans fond, mais une entreprise cotée connue pour serrer les coûts. La différence : chez Disney, l'argent d'un parc est en compétition avec les studios, la télé, le streaming et quatre autres resorts ; chez OLC, il n'y a que le resort de Tokyo, et ce qui est gagné sur place peut y être réinvesti. Pas un budget illimité, un budget protégé.
Le chantier démarre le 22 octobre 1998. Le 4 septembre 2001, après près de trois ans de travaux, Tokyo DisneySea ouvre. Facture finale : 335 milliards de yens, entre 2,8 et 3 milliards de dollars de l'époque, un chiffre qui couvre le parc et son hôtel intégré, le MiraCosta.
6. Mont Prometheus et Voyage au centre de la Terre : le cœur du parc
Au lieu d'une Main Street, vous débouchez sur un port italien, le Mediterranean Harbor, avec gondoles et gondoliers qui chantent. L'hôtel MiraCosta est dans le parc : ses façades forment le décor du port.
Au centre, le symbole n'est pas un château mais un volcan : le mont Prometheus, près de 58 mètres de roche artificielle qui entre en éruption à intervalles réguliers. En réalité, un show building géant qui abrite deux attractions majeures : 20 000 lieues sous les mers et le chef-d'œuvre du parc, Voyage au centre de la Terre.
Cette dernière utilise le système slot car, inventé par Imagineering pour Test Track à EPCOT deux ans plus tôt :
au milieu du chemin, une fente cache une barre conductrice qui alimente un moteur et un ordinateur embarqués, propres à chaque voiture ;
sous la même fente, une véritable voie de guidage façon montagnes russes, à laquelle le véhicule est accroché par un bogie.
Une voiture guidée comme un train, dont l'ordinateur pilote la vitesse à chaque instant. Pendant trois minutes, c'est un dark ride lent : cavernes de cristaux, champignons géants luminescents, créatures souterraines. Puis le tunnel s'effondre, le véhicule bondit à 75 km/h, remonte la cheminée et vous éjecte par le flanc du volcan, à la vue de tout le parc, avant une chute finale d'une quinzaine de mètres. Un dark ride contemplatif et un thrill ride dans le même véhicule, en 2001.
Elle avait été imaginée en version chute libre pour Discovery Mountain, projet abandonné de Disneyland Paris signé Tim Delaney : Paris n'avait pas le budget, Tokyo si. Sa musique est l'une des dernières compositions de Buddy Baker, l'homme du thème du Manoir Hanté, décédé l'année suivante. Pendant ce temps, l'Europe inaugurait en 2002 les Walt Disney Studios, construits à l'économie.
7. Sept ports d'escale et une Tour de la Terreur réinventée
Tout le parc est à ce niveau : sept ports d'escale à l'ouverture, huit aujourd'hui. Une Amérique des années 1900 avec le SS Columbia, paquebot grandeur nature de 140 mètres de long ; un delta de jungle avec un temple abritant une version d'Indiana Jones ; un royaume de sirènes pour les enfants, sous un immense dôme qui protège de la météo ; une lagune arabe sortie des Mille et Une Nuits. Chaque port est cohérent jusqu'au moindre lampadaire.
En 2006, le parc ajoute une Tour de la Terreur. Aux États-Unis et à Paris, elle est adossée à La Quatrième Dimension, une série qui ne dit pas grand-chose au public japonais. On écrit donc une histoire originale : l'Hotel Hightower, un explorateur pilleur d'antiquités et une idole maudite rapportée d'Afrique qui le fait disparaître dans sa propre cage d'ascenseur un soir de réveillon 1899. Hightower a les traits de l'Imagineer Joe Rohde, concepteur d'Animal Kingdom. Résultat : la version que la plupart des passionnés jugent la meilleure au monde, et moins chère, puisqu'elle évite une licence extérieure en plus des royalties.
8. Le 11 septembre, un record et le verdict
Tokyo DisneySea ouvre le 4 septembre 2001. Sept jours plus tard, c'est le 11 septembre : le tourisme mondial s'effondre, pire timing imaginable pour le parc le plus cher de l'histoire Disney. Résultat ? 10 millions de visiteurs en 307 jours, un record de vitesse pour un parc à thème, battant celui qu'Universal Studios Japan venait d'établir, sans dépendre des touristes étrangers.
Le contrat n'explique pas tout : une mégapole à la porte et un public d'habitués exigeants obligent OLC à une perfection maniaque. Le contrat rend le réinvestissement possible ; le marché le rend obligatoire. Depuis 2001, le parc s'est installé parmi les poids lourds mondiaux, souvent autour de la 7e place de la planète, régulièrement élu meilleur parc à thème du monde par les passionnés. À mon avis, partagé par à peu près toute la communauté, c'est la plus grande réussite de l'histoire d'Imagineering.
Le parallèle est implacable. À Paris, Disney est au capital, contrôle la gestion et ponctionne : 25 ans de déboires et un second parc qu'on passe vingt ans à rattraper. À Tokyo, Disney ne possède pas le resort, ne l'exploite pas et ne porte pas le risque : c'est même le seul resort Disney au monde sans aucune relation capitalistique avec Disney. L'opérateur garde l'essentiel de la valeur et la réinvestit dans son unique trésor.
9. Fantasy Springs, licence jusqu'en 2076 et croisière : OLC n'a rien oublié
La preuve la plus récente : Fantasy Springs, ouvert en juin 2024. Annoncé en 2018 à 250 milliards de yens, réévalué à 320 pendant les travaux, chiffré aujourd'hui par OLC autour de 307 milliards : environ 2 milliards de dollars pour un seul port et son hôtel. Un investissement du même ordre de grandeur que les Star Wars: Galaxy's Edge américains. Et c'est encore OLC qui paie.
Disney ne peut pas reprendre la main : la licence, qui courait jusqu'en 2046, a été prolongée jusqu'en 2076 lors de l'annonce de Fantasy Springs. Racheter OLC ? L'entreprise pèse plusieurs dizaines de milliards de dollars en bourse, avec Keisei solidement installé comme actionnaire de référence.
Et le modèle se répète : en 2024, OLC a annoncé un navire Disney basé sur le Disney Wish, au départ du Japon vers 2029. OLC paie, possède et exploite ; Disney concède sa marque et touche ses royalties. Ce sera le tout premier navire Disney Cruise détenu et exploité par quelqu'un d'autre que Disney. 45 ans après l'accord de Tokyo, même logique, sur l'eau.
Conclusion : la vraie erreur de Disney
Tokyo ou Paris, où est l'erreur ? Mon avis, après des semaines sur le sujet : la question est piégée. L'erreur, c'est d'avoir vu à Tokyo un problème de captation au lieu d'une leçon de création : Tokyo marche parce que son exploitant a un intérêt vital à ce qu'il soit exceptionnel. À Paris, Disney a optimisé sa part du gâteau et a failli tuer le gâteau. Si OLC avait dit non en 1979, DisneySea existerait-il aujourd'hui ? Moi, je ne crois pas.
Envie de découvrir comment une société de remblai a construit le plus beau parc Disney du monde ? Retrouvez l'enquête complète dans ma vidéo : Le plus beau parc Disney du monde n'appartient pas à Disney
Parzy
Créateur · Parzy
Créateur de cette vidéo. L'envers du décor des parcs d'attractions.
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