
Pourquoi tout le monde abandonne PortAventura ?
En 1985, Disney hésite entre la banlieue parisienne et la Catalogne pour son premier parc européen. Il choisit Paris. Loin de lâcher prise, la Catalogne décide de construire son propre géant sur la Costa Daurada : PortAventura. Trente ans plus tard, le parc bat des records avec 5,5 millions de visiteurs, aligne des attractions de calibre mondial et fait vivre toute une région. Pourtant, depuis sa naissance, les propriétaires se succèdent : un brasseur américain, un exploitant britannique, Universal, une banque, puis deux fonds d'investissement. Voici l'histoire d'un parc qui réussit sans que personne ne veuille jamais le garder.
Une vidéo de la chaîne Parzy — l'envers du décor des parcs d'attractions.
S'abonner à la chaîne parcs1. 1985 : Disney préfère Paris, la Catalogne construit son propre parc
En 1985, Disney cherche l'emplacement du premier Disneyland européen. Après plus d'un an de comparaisons, la bataille se joue entre la banlieue de Paris et la côte méditerranéenne espagnole, côté Catalogne. L'Espagne met sur la table terrains, avantages fiscaux et aides publiques. Mais la France offre de vastes terrains à Marne-la-Vallée, des prêts à taux réduits, un prolongement du RER et surtout un marché d'environ 300 millions d'Européens à moins de deux heures d'avion. Paris est jugé plus central : Disney choisit Paris.
Le gouvernement catalan ne lâche rien : puisque Disney ne vient pas, la Catalogne construira son propre parc sur la Costa Daurada. Ce parc, c'est PortAventura. Trente ans plus tard, il dépasse les 5 millions de visiteurs par an, est devenu un moteur économique majeur pour la région de Tarragone, et ses propriétaires auraient étudié en 2023 une vente autour d'un milliard d'euros. Alors pourquoi son histoire ressemble-t-elle à une valse de propriétaires que personne n'arrive à arrêter ?
2. TibiGardens, Anheuser-Busch et Tussauds : un parc né sans père
La Generalitat de Catalogne va chercher Anheuser-Busch, le géant brassicole américain des parcs Busch Gardens et SeaWorld, pour bâtir un Busch Gardens européen inspiré des civilisations du monde. Le projet passe d'abord par Grand Tibidabo, l'entreprise du parc historique de Barcelone, d'où un nom provisoire magnifique dans sa maladresse : TibiGardens. Grand Tibidabo sort du dossier sur fond de problèmes financiers, et le terrain, à cheval sur Vila-seca et Salou, se retrouve pris dans une séparation administrative et une bataille locale autour des taxes. Selon plusieurs récits spécialisés, Anheuser-Busch aurait même envisagé de se retirer, avant que la Generalitat n'impose le projet, quoi qu'il en coûte.
Le tour de table final : Tussauds (Alton Towers) prend 40 % et devient l'exploitant, Anheuser-Busch garde 20 % et apporte le savoir-faire technique, la banque catalane La Caixa met un tiers du capital. Le projet s'appelle Port Aventura, avec un espace. Un détail qui aura son importance.
3. 1995 : Dragon Khan et l'entrée dans la cour des grands
La construction démarre en 1992, l'année où Disneyland Paris ouvre à Marne-la-Vallée et entame des débuts financièrement catastrophiques. Le 1er mai 1995, Port Aventura ouvre : c'est le premier grand parc à thème d'Espagne et un succès immédiat, avec plus de 2,5 millions de visiteurs dès les premières saisons. Cinq zones (Méditerranée, Polynésie, Chine, Mexique, Far West), chacune avec son architecture, sa musique et sa végétation, dans un concept inspiré de Busch Gardens Williamsburg.
Et un monstre : Dragon Khan, signé B&M. En 1995, aucune montagne russe au monde n'a autant d'inversions. Son looping de 36 mètres est alors le plus grand de la planète, détrônant Kumba de Busch Gardens Tampa. 45 mètres, 105 km/h, 1 270 mètres de rail : une déclaration de guerre. Dès 1996, le parc rejoint les Great European Theme Parks, club fondé en 1993 pour contrer Euro Disney, aux côtés d'Europa-Park, Alton Towers, Efteling, Liseberg et du Parc Astérix. En 1997 arrive Stampida, montagne russe en bois racing de Custom Coasters International, avec sa version junior Tomahawk.
Mais un problème est déjà là : Tussauds est un exploitant, Anheuser-Busch un brasseur, La Caixa une banque. Personne ne se dit « ce parc, c'est l'œuvre de ma vie ». Tout le monde pense en cycles d'investissement.
4. L'ère Universal : Templo del Fuego, un chef-d'œuvre à plus de 30 millions
En 1998, Universal Studios rachète les parts de Tussauds pour 58 millions de livres sterling, prend 37 % du capital et devient l'exploitant. Le parc devient Universal's Port Aventura puis Universal Studios Port Aventura, Woody Woodpecker devient la mascotte, Halloween et la saison de Noël sont lancés. Universal Creative et Thinkwell Group signent FiestAventura, spectacle nocturne primé d'un Thea Award en 2000, puis Sea Odyssey, simulateur sous-marin doté du premier système de rétroprojection électronique en 70 mm.
En 2001 arrive le chef-d'œuvre : Templo del Fuego, parcours à pied à effets pyrotechniques qui aurait coûté entre 30 et 36 millions d'euros, plus que Shambhala ou Uncharted. Il remporte un Thea Award en 2003. En 2002, un parc aquatique et deux hôtels sortent de terre, l'ensemble devient Universal Mediterranea, et l'idée d'un deuxième parc circule. Ça ressemble à un début. C'est la fin.
Car Universal n'est pas un investisseur comme les autres : c'est le groupe qui a construit Islands of Adventure en Floride et qui inventera plus tard le monde des sorciers d'Harry Potter. Avec Templo del Fuego, il venait de prouver qu'il savait hisser un parc espagnol au calibre mondial.
5. 2004 : Universal revend trois fois moins cher
En 2004, NBCUniversal vend ses 37 % pour un montant rapporté autour de 25 millions d'euros, moins que le prix de Templo del Fuego, et trois fois moins que les 58 millions de livres (environ 80 millions d'euros) payés six ans plus tôt. Vivendi a racheté Universal avant la fusion avec NBC : la nouvelle entité garde les parcs américains et lâche le périphérique, dont cette participation minoritaire restée sept ans sans bénéfice. Ironie cruelle : cette même année 2004, le parc enregistre environ 2 millions d'euros de bénéfice, une première en sept ans.
Un contrat de licence permet encore au parc d'utiliser la marque Universal pendant un temps. Mais en 2005, Anheuser-Busch vend à son tour ses dernières parts. La Caixa se retrouve seule aux commandes : plus aucun propriétaire n'est un grand opérateur mondial de parcs à thème. Universal, lui, quitte l'Europe des parcs pour presque 20 ans, jusqu'au projet britannique de Bedford. Des managers expérimentés restent aux commandes au quotidien, mais au-dessus, la logique propriétaire a changé.
6. La tutelle d'une banque et le coup d'éclat Furius Baco
Rebaptisé PortAventura Park, sans espace, le parc tourne mais les grandes ouvertures se raréfient. Sea Odyssey est reconverti en salle de projection à partir de la fin des années 2000, Templo del Fuego passe à une disponibilité saisonnière limitée.
En 2007 surgit pourtant Furius Baco, un wing rider lancé Intamin jamais reproduit depuis : assis de chaque côté du rail, pieds dans le vide à ras du sol, de 0 à 135 km/h en environ 3,5 secondes pour à peine 14 mètres de haut. Bizarre, brutal, imparfait, mais profondément audacieux. Puis le resort devient une destination : centre de convention en 2009 (20 000 m² aujourd'hui), zone SésamoAventura en 2011, parc aquatique agrandi en 2013. Un actif touristique complet. Exactement ce qui intéresse les fonds.
7. Investindustrial, KKR, Shambhala et Ferrari Land
En 2009, Investindustrial entre au capital (environ 95 millions d'euros, structure à parts égales avec Criteria, bras d'investissement de La Caixa), rachète la moitié restante en 2012 pour 105 millions, puis KKR achète 49,9 % en 2013 pour environ 200 millions. Le métier de ces fonds de private equity n'est pas d'exploiter un parc familial génération après génération, mais d'acheter, optimiser, valoriser, puis sortir. Tout l'inverse d'Europa-Park, dans la même famille depuis 50 ans (les Mack sont dans le divertissement depuis 1780), ou d'Efteling, adossé à une fondation depuis son ouverture en 1952. Ces parcs plantent des arbres en sachant que leurs petits-enfants profiteront de l'ombre. Mais les fonds ne sont pas venus les mains dans les poches :
Shambhala (2012) : hyper coaster B&M tout en airtime, 76 mètres, 134 km/h, l'hyper coaster le plus haut d'Europe à son ouverture, avec la plus grande chute du continent.
Ferrari Land (2017) : un deuxième parc à 100 millions d'euros et un resort rebaptisé PortAventura World. Red Force, accélérateur vertical Intamin de 112 mètres, atteint 180 km/h en 5 secondes. Mais beaucoup de visiteurs ont eu le sentiment que tout reposait sur cette seule attraction, l'offre secondaire étant jugée trop légère pour un ticket séparé. Les avis en ligne sont souvent brutaux : files de deux heures pour quelques secondes, rapport qualité-prix jugé insuffisant.
Ferrari Land se lit comme un outil de valorisation : trois parcs, six hôtels, un centre des congrès et une gare se vendent mieux qu'un parc seul. En 2023, les fonds auraient étudié une vente autour d'un milliard d'euros ; en juin 2025, le président du parc, Arturo Mas-Sardá, dément tout processus en cours.
8. Rumeurs Universal, Uncharted et le record de 2023
Chez les passionnés, une rumeur circule : Universal reviendrait-il en Europe ? Les forums espagnols évoquent des dépôts de marques Universal avec l'espagnol comme deuxième langue, des cadres de l'industrie aperçus dans le parc, puis l' arrivée début 2024 de Frédéric Boulva, ancien cadre de Disneyland Paris, aux opérations. Des signaux, pas des preuves : aucune annonce officielle. Boulva repart quelques mois plus tard, pour des raisons non publiques ; il est aujourd'hui COO du groupe Looping. Même quand un profil venu de Disney passe par PortAventura, la greffe ne dure pas.
Le parc avance quand même. En 2023, Uncharted est le premier dark coaster né de la collaboration Intamin et Sally Dark Rides : alternance de phases de dark ride et de coaster pur dans le noir, cinq lancements par moteurs LSM, chute latérale présentée comme une première européenne, 673 mètres de rail dans un bâtiment d'environ 5 000 m², une platine rotative, 25 millions d'euros sur la franchise Uncharted de Sony, et une deuxième place aux IAAPA Awards (attractions majeures à plus de 3 millions de dollars). Sans le retentissement qu'aurait eu une nouveauté équivalente chez Disney ou Universal. La même année, 5,5 millions de visiteurs, record historique, dont près d'un million de Français, soit un sur cinq. Pour des générations de familles, PortAventura, c'est le camping à Salou, la route depuis Toulouse ou Montpellier, le jour où les parents acceptent enfin de monter dans Dragon Khan : une connexion née du bouche-à-oreille et de la géographie, pas du marketing. Et 2026 apporte Coral Bay et son water coaster familial unique en Europe, ainsi que Makamanu Jungle.
9. Verdict : PortAventura a besoin d'un père
Je pensais raconter l'histoire d'un parc abandonné. J'ai trouvé un parc qui réussit malgré tout : une chute de fréquentation de plus de 80 % en 2020 avec seulement 107 jours d'ouverture et des pertes évaluées, selon les sources, entre une quarantaine et plus de 50 millions d'euros. Et pourtant, selon une étude publiée par PortAventura, plus de 17 milliards d'euros de contribution cumulée au PIB catalan depuis 1995, et plus de 100 millions de visiteurs accueillis.
Imaginez un propriétaire qui pense sur 20 ans, comme les Mack à Europa-Park, la fondation à Efteling ou de Villiers au Puy du Fou, qui investisse dans une thématisation de niveau mondial plutôt que dans un coaster tous les cinq ans pour faire remonter une valorisation, et qui fasse de la Costa Daurada ce qu'Orlando est aux États-Unis. Le terrain, le public, l'histoire : tout est là depuis 30 ans. Il ne manque que des bâtisseurs à la place des propriétaires financiers.
Envie de découvrir comment le parc rejeté par Disney est devenu un géant sans bâtisseur ? Retrouvez l'enquête complète dans ma vidéo : Pourquoi tout le monde abandonne PortAventura ?
Parzy
Créateur · Parzy
Créateur de cette vidéo. L'envers du décor des parcs d'attractions.
À voir ensuite

La maison hantée de Disney est née d’un désaccord
Quand on lui propose une maison hantée délabrée, Walt Disney refuse net : les fantômes s'occuperont de l'intérieur. Pourtant, à Paris, la façade pourrit exprès, et personne ne sourit. À Anaheim, elle est impeccable et on en sort en souriant. Même attraction, même entreprise, résultat opposé. Dans les années 60, deux hommes se sont affrontés sur ce que cette maison devait être, et Disney n'a jamais tranché : il a coupé la maison en deux. Près de 23 ans plus tard, une des deux moitiés a enfin obtenu la maison entière.

Pourquoi Disneyland Paris n'aura jamais son land Star Wars
En 2018, Bob Iger promet une zone Star Wars à Disneyland Paris, dans un projet de 2 milliards d'euros. Là où elle devait s'élever, on trouve désormais le chantier du Roi Lion : ni annulation ni communiqué, la zone a simplement quitté les plans. Pourtant, Disney a bâti en Californie l'une des attractions jugées les meilleures du monde, Rise of the Resistance, avant de voir son land sonner creux, de fermer son hôtel Star Wars à 250 millions de dollars de pertes, puis de faire entrer Dark Vador dans Batuu en 2026. Comment le chef-d'œuvre d'une industrie est-il devenu son plus gros pari raté ?

Comment SeaWorld a survécu à Blackfish
4 millions de dollars d'amende, 65 millions pour solder les poursuites des actionnaires et 830 millions de valeur boursière évaporés en une seule journée : tout ça à cause d'un documentaire, Blackfish. Mais la vraie punition est ailleurs. Le film a forcé SeaWorld à débrancher son produit principal, l'orque, un actif qui se reproduisait tout seul, sans pouvoir s'en débarrasser. Elles sont 16, elles peuvent vivre encore des décennies, et chaque matin il faut filtrer, refroidir et contrôler leur eau. SeaWorld a-t-il vraiment changé, ou a-t-il laissé passer la tempête ?
