Comment Steve Jobs a piégé Disney avec Toy Story

Comment Steve Jobs a piégé Disney avec Toy Story

1985. Viré d'Apple à 30 ans, Steve Jobs rachète pour 5 millions de dollars une obscure division informatique de Lucasfilm dont personne ne veut. Elle s'appelle Pixar, et elle va presque le ruiner : un ordinateur invendable, un contrat où Disney prend 90 % de l'argent, un Woody si odieux que la production est arrêtée, puis un film effacé d'une simple ligne de commande. À la fin, pourtant, c'est Jobs qui fixe le prix : 7,4 milliards de dollars, payés en actions, qui font de lui le premier actionnaire individuel de Disney. Voici comment Pixar n'a pas été racheté par Disney, mais l'a colonisé de l'intérieur.

PParzy·10 mai 2026·11 min de lecture

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1. 1985 : Steve Jobs, viré d'Apple, rachète une division de Lucasfilm

Dans votre tête, Pixar, c'est sans doute l'usine à rêves, la magie, les films de votre enfance. Ça, c'est la version officielle. En réalité, Pixar n'a pas été construit pour faire rêver les enfants : il a été construit pour sauver Steve Jobs. Oubliez Buzz l'Éclair, cette histoire parle de vengeance.

1985. Steve Jobs vient d'être viré d'Apple. Il a 30 ans, il est le prince de la Silicon Valley, et pour la première fois, il n'a plus aucun pouvoir. Il cherche une arme pour revenir, et tombe sur une petite division obscure cachée dans les sous-sols de Lucasfilm.

Pourquoi une division informatique chez le créateur de Star Wars ? Parce que George Lucas avait une obsession : tuer la pellicule. Il avait embauché les plus grands génies du MIT avec une mission impossible, créer un outil capable de modifier la réalité pixel par pixel. Ils avaient déjà réussi un miracle : la séquence Genesis de Star Trek II, une planète morte qui prend vie en 60 secondes, première séquence entièrement en images de synthèse de l'histoire.

Mais en 1985, Lucas a un divorce sanglant à payer et doit liquider ses actifs. Personne ne veut de la division : General Motors refuse, Philips refuse. Jobs, lui, voit ce que personne ne voit. Il sort son chéquier personnel et l'achète 5 millions de dollars, le prix d'une belle maison à Hollywood. Il la rebaptise Pixar.

2. Le Pixar Image Computer : le fiasco du hardware

Attention : Steve Jobs se fiche des dessins animés. Pour lui, Pixar est une boîte de hardware. Il veut vendre le Pixar Image Computer, une machine monstrueuse utilisée par les hôpitaux pour scanner des cerveaux et par les services de renseignement pour analyser des photos satellites.

Problème : elle coûte 135 000 dollars, le prix d'une Ferrari. Sauf que la Ferrari, elle, roule. Jobs essaie de vendre un grille-pain de l'espace à des scientifiques qui n'ont pas le budget. Résultat : zéro. Le désert.

3. Tin Toy, l'Oscar et le pacte avec Jeffrey Katzenberg

Pour prouver que l'ordinateur fonctionne, un petit animateur au fond du couloir, John Lasseter, réalise des courts métrages de démonstration : Luxo Jr., puis Tin Toy. Et l'impensable se produit : Tin Toy gagne un Oscar. Le lendemain matin, Disney appelle, bluffé par ce petit bonhomme en fer : « On veut ce jouet, mais en grand. Faites-nous un long métrage. »

Jobs tient sa chance. Il ferme la division hardware, licencie les ingénieurs et transforme Pixar en studio de cinéma. Mais le film coûte 30 millions de dollars, et Jobs est à sec : il a déjà brûlé 50 millions de sa fortune personnelle pour maintenir Pixar en vie. Il va voir Microsoft et supplie Bill Gates de racheter. Bill Gates regarde le dossier et lui répond : « Frérot, ça sert à rien ton truc, c'est invendable. » Il se prend des vents partout. Si Disney ne paie pas, Pixar ferme.

Il va donc voir Jeffrey Katzenberg, le général de Disney. Un requin, qui sait que Jobs a le pistolet sur la tempe. Katzenberg accepte de payer les 30 millions, mais le contrat dit en gros : « Toi, tu bosses, moi, je mange. » Le film est à Disney. Woody et Buzz sont à Disney. Et Disney prend 90 % de l'argent. Ce n'est pas un partenariat, c'est un braquage légal. Le projet s'appelle Toy Story, et Jobs signe. Il a vendu son âme, mais Pixar est vivant.

4. Le « Black Friday » de 1993 : le jour où Woody était un tyran

La production commence, et le rêve vire au cauchemar. Katzenberg, roi du micromanagement, trouve le script trop gentillet : « C'est un film de copains ? Mettez du piquant, je veux un film adulte, un film cynique. » Pixar obéit et réécrit tout. Dans cette version, Woody n'est pas un leader mais un tyran : il insulte Zigzag le chien, hurle sur les autres jouets, et quand Buzz arrive, il le jette par la fenêtre intentionnellement pour le tuer.

Le 19 novembre 1993, c'est le jour du jugement, le « Black Friday ». La bobine est projetée aux cadres de Disney à Burbank. Personne ne rit. Un exécutif, Thomas Schumacher, se lève, regarde l'écran, regarde Jobs et lâche : « Mec, pourquoi on aurait envie de regarder un film avec ce connard ? C'est une blague. »

La production est arrêtée sur-le-champ. Pixar a deux semaines : si le script n'est pas parfait dans 15 jours, Disney débranche la prise et récupère son argent. Pixar supplie pour obtenir cette seconde chance. L'équipe s'enferme, dort sous les bureaux et réécrit en 15 jours le film que vous connaissez. Woody ne pousse plus Buzz par méchanceté, mais par jalousie maladroite. Il devient humain. Disney, bluffé, rallume le feu vert.

5. L'introduction en Bourse : le coup de poker de Steve Jobs

Le film est sauvé, mais le contrat reste pourri : même si Toy Story cartonne, Disney empochera tout. Jobs a besoin de levier. Il décide d'introduire Pixar en Bourse exactement une semaine après la sortie du film. Un pari risqué : si Toy Story fait un bide, l'action ne vaut rien et Jobs est ruiné, ridiculisé devant le monde entier. S'il cartonne, l'euphorie propulse l'action dans la stratosphère.

Novembre 1995 : Toy Story est un raz-de-marée, et les critiques le comparent au premier dessin animé de Walt Disney. Une semaine plus tard, Jobs, qui avait misé sur 22 dollars l'action, la voit finir la journée à 39 dollars. C'est la plus grosse introduction en Bourse de l'année, plus grosse que Netscape. En une matinée, Steve Jobs redevient milliardaire, avec de quoi financer seul les cinq prochains films. Il n'a plus besoin de la banque Disney : il est la banque.

Il appelle alors le grand patron de Disney, Michael Eisner. Plus question de « Bonjour, monsieur Eisner, merci pour l'argent ». C'est plutôt : « Ouais, Michael, c'est Steve. Il faut qu'on reparle des pourcentages. » Le rapport de force s'est inversé en une sonnerie.

6. Le déjeuner du Hidden City Café

Pendant que Jobs compte ses millions, l'histoire du cinéma s'écrit ailleurs : au Hidden City Café, un petit restaurant crasseux de San Francisco. Les quatre cerveaux de Pixar y déjeunent, inquiets : « On a fait Toy Story, mais maintenant, on fait quoi ? » Ils prennent une serviette en papier et commencent à dessiner. Un film de monstres qui ont peur des enfants. Un poisson qui perd son fils. Un robot tout seul sur Terre. Des insectes. Avant d'avoir fini leur café, ils tiennent les dix prochaines années de succès du studio. Ce seul déjeuner a généré plus de 4 milliards de dollars.

7. Fourmiz contre 1001 pattes : la guerre avec DreamWorks

La paix ne dure pas. Katzenberg, viré de Disney après une dispute sanglante avec le PDG, fonde par pure haine son propre studio, DreamWorks, avec un but : tuer Disney. Et tant pis pour Pixar s'il est sur le chemin.

Pixar travaille alors sur 1001 pattes. Jobs, qui pense que Katzenberg est un ami, l'invite au studio et lui montre tout : les dessins, l'histoire, la technologie. Katzenberg sourit, ne dit rien et rentre chez lui. Quelques mois plus tard, DreamWorks annonce son premier film d'animation, Fourmiz : l'histoire d'une fourmi inadaptée qui sauve sa colonie. Du plagiat pur et simple.

Jobs appelle, furieux. Katzenberg répond en parrain de la mafia : « Tu déplaces ton film, ou je sors le mien une semaine avant le tien et je t'éteins. C'est toi qui vois. » La guerre est ouverte, mais Jobs a une arme secrète : la qualité. Fourmiz est gris, moche et cynique ; 1001 pattes est grandiose et épique. Pixar écrase DreamWorks au box-office.

8. rm -rf : le jour où Toy Story 2 a été effacé

Pixar doit ensuite survivre à lui-même. En 1998, Toy Story 2 est presque terminé quand un animateur fatigué tape sur le serveur central la commande de la mort : rm -rf. Traduction : détruis tout, tout de suite, sans demander de confirmation. L'ordinateur obéit. Sur les écrans, Woody perd son chapeau, puis sa tête, puis s'évapore. En quelques secondes, 90 % du film est effacé.

Panique : on court débrancher les prises de la salle serveur. Trop tard. Deux ans de travail vaporisés, et le système de sauvegarde ne fonctionnait plus depuis un mois sans que personne ne vérifie. Pixar a des millions de dollars de dette et plus rien à livrer.

Le miracle s'appelle Galyn Susman, directrice technique. Elle venait d'avoir un bébé et, pour travailler de chez elle, avait installé une copie des fichiers sur son ordinateur personnel. Le studio fonce chez elle, attache la tour avec des ceintures de sécurité, l'enroule dans des couvertures et roule tout doucement : un accident, et Pixar n'existe plus. Au studio, les fichiers sont là. Le film est sauvé par un bébé.

9. Circle 7 : la menace de Michael Eisner et sa chute

En 2004, le « contrat d'esclave » signé dix ans plus tôt arrive à échéance. Jobs exige désormais un partage 50/50 des profits et la propriété des films pour Pixar. Eisner, qui déteste Jobs, refuse et lance l'ultime menace : un studio secret à Glendale, Circle 7, chargé de faire Toy Story 3 sans Pixar. Disney possède les personnages et peut produire des suites sans l'accord de Jobs, pour inonder le marché de suites bas de gamme.

Jobs annonce publiquement la rupture : Pixar cherche un nouveau distributeur. L'action Disney chute, les actionnaires s'inquiètent, d'autant que les films Disney en 2D sont des bides monumentaux. Le conseil d'administration regarde les chiffres, la catastrophe Circle 7, et prend une décision radicale : il vire Michael Eisner.

10. 7,4 milliards de dollars : Pixar colonise Disney

Devant le conseil d'administration, Jobs dessine deux colonnes au tableau blanc. À gauche, Disney Animation : Hercule, Atlantide, La ferme se rebelle. Des échecs. À droite, Pixar : Toy Story, Nemo, Les Indestructibles. « Nous n'avons jamais raté un seul film. » Il ne vend pas une entreprise, il vend une assurance-vie.

Le nouveau PDG, Bob Iger, sort le chéquier : « Je veux racheter Pixar. » Jobs sourit et pose son prix : 7,4 milliards de dollars. Et il refuse le cash : il veut être payé en actions Disney. En signant, l'exilé d'Apple devient le plus grand actionnaire individuel de la Walt Disney Company, avec 7 % de Mickey Mouse, plus que le neveu de Walt Disney, plus que le PDG lui-même. Une division achetée 5 millions lui a donné le contrôle de l'empire le plus puissant du monde.

Ed Catmull et John Lasseter prennent la présidence de Disney Animation. Ils ferment Circle 7 le jour même et annulent le mauvais Toy Story 3. Pixar n'a pas été racheté par Disney : c'est Pixar qui a colonisé Disney de l'intérieur.

Conclusion : de Woody à l'iPhone

La prochaine fois que vous passerez devant la statue géante de Buzz l'Éclair, dans les anciens Walt Disney Studios devenus Disney Adventure World, ne voyez pas un simple jouet en plastique. C'est le trophée d'une guerre.

Et il y a une dernière chose. L'argent de Toy Story a permis à Jobs de maintenir sa société NeXT en vie juste assez longtemps pour qu'Apple la rachète en 1997. Sans Woody, pas de rachat. Sans rachat, pas d'iPod, et pas d'iPhone. Si Woody n'avait pas marché, vous ne seriez probablement pas en train de regarder des vidéos sur votre smartphone aujourd'hui.

Envie de revivre la guerre secrète entre Steve Jobs, Pixar et Disney ? Retrouvez l'enquête complète dans ma vidéo : Comment Steve Jobs a piégé Disney avec Toy Story

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Créateur de cette vidéo. Les empires de la pop culture, racontés.

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